Sermon du 25 décembre 1995

SERMON DE NOËL
(Inspiré au messager pour une paroisse)

Mes frères,

Vous ne pouvez pas savoir comme il est agréable pour un prêtre de voir son église remplie au moment des grandes fêtes. Et Noël n’est pas la moindre de ces fêtes puisque nous est né un Sauveur, Jésus-Christ, toujours présent au Sacrement de l’autel, chaque fois qu’est célébrée une messe. Et j’ajouterai que s’il est un point qui différencie notre religion de la plupart des autres, c’est bien cette foi en la Présence réelle de Notre Seigneur dans l’Eucharistie.

Noël, Dieu fait Homme : sublime mystère ! L’Eucharistie, Dieu fait Hostie : merveilleux présent !

« Lorsque Dieu a voulu donner une nourriture à notre âme pour la soutenir dans son pèlerinage terrestre, dit le Curé d’Ars, il promena ses regards sur la création et ne trouva rien qui fût digne d’elle. Alors, Il se replia sur Lui-même et résolut de se donner. » (Jean-Marie-Baptiste Vianney, Curé d’Ars, Pensées, DDB, 1981)

C’est pourquoi il est normal, en ce temps de Noël, que nous soyons nombreux à dire au Seigneur notre foi, notre amour, et à le remercier de ses bienfaits. Mais il vous faut aussi savoir, mes frères, que si je me réjouis de vous voir aussi nombreux ce soir dans cette église, je reste bien déçu tout le reste de l’année de célébrer la messe dominicale devant une assistance pour le moins réduite… Alors, le cœur plein d’espérance, je me dis chaque Noël : les paroles que je vais adresser à mes paroissiens pendant la messe de minuit vont peut-être les toucher. Peut-être l’un ou l’autre viendra-t-il se confesser et assistera-t-il plus souvent à la messe, mais ce n’est malheureusement pas le cas.

Pourtant, ceux qui fréquentent cette église se montrent merveilleusement dévoués pour la tenir propre, accueillante et toujours bien fleurie. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour adresser mes plus vifs remerciements à tous ceux et toutes celles qui, avec une efficacité discrète, se dévouent fidèlement au service de cette église. Mais l’église ne se remplit pas pour autant… Alors je crois que, s’il en est ainsi, c’est plutôt que trop peu de paroissiens ont compris qu’une messe et une communion étaient une réelle rencontre avec Dieu.

Vous le savez aussi bien que moi, mes frères, le jeune homme qui a une fiancée est capable de traverser la France entière en auto-stop pour aller la rejoindre – la période des grèves nous l’a une fois de plus confirmé. Alors, est-ce que celui qui croit au Christ Jésus né de Marie en cette nuit de Noël ne devrait pas être capable de traverser simplement son village une fois par semaine pour venir dire au Seigneur son amour ? Dans sa Seconde Épître à Timothée (cf. 2 Tm 3, 1-17), l’apôtre Paul déclare, sur le ton de la prophétie, que viendra un temps où les hommes seront égoïstes, cupides, vantards, orgueilleux, diffamateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, sacrilèges, sans cœur, sans pitié, médisants, intempérants, intraitables, ennemis du bien, délateurs, effrontés, aveuglés par l’orgueil, plus amis de la volupté que de Dieu, et il exhorte son correspondant à proclamer la parole, à insister à temps et à contretemps, à réfuter, à menacer même, avec une patience inlassable et le souci d’instruire.

Mes frères, n’est-ce pas là le but et le devoir de tout prêtre, même lorsqu’il sait que la vérité qu’il transmet va être contestée ? Aujourd’hui, il semble qu’un certain conformisme se soit installé dans notre société autour des choses matérielles et des jouissances immédiates, et que les valeurs morales, la bonne éducation, la charité, la douceur, la patience tendent à disparaître au profit d’une politique du « moi d’abord, moi tout de suite, sinon ça ira mal ! »

À quoi devons-nous, mes frères, ce changement ? À mon avis, l’influence qu’exercent certains médias – et en particulier la télévision – sur les familles n’y est pas étrangère, et cela jusqu’au fin fond même de nos campagnes. Outre, bien sûr, quelques bonnes émissions, chacun subit, en effet, sans même s’en rendre compte, l’impact pernicieux des images violentes ou scabreuses que présente quotidiennement le petit écran. Les adultes y perdent le sens du contact humain, de la charité et de l’amour de Dieu ; les enfants y voient disparaître leur innocence, leur pureté et leur candeur. « Telle télé, telle société ! », pourrait-on presque dire…

Et je me surprends parfois à penser à ces veillées d’autrefois où, à la lueur d’un feu qui crépite, après une bonne journée de labeur offerte au Seigneur, les familles se réunissaient, simplement pour discuter et raconter des histoires. Parfois, on invitait aussi le curé et l’on parlait de Dieu et des différents problèmes de la vie de tous les jours. En ce temps-là, on n’allait pas chez le psychiatre : on confiait ses soucis au prêtre, et ce n’était pas plus mal !

Si les couples aujourd’hui se déchirent, mes frères, ils ne suivent que l’exemple de ce qu’ils voient à la télévision et les conseils d’une certaine presse ! Qu’ils viennent donc à l’église et ils entendront parler autrement ! La Parole de Dieu, en effet, exhorte à la fidélité, à la patience, à la douceur et au véritable amour. Notre Saint-Père le pape, souvent, nous le rappelle.

Si les enfants répondent à leurs parents et, parfois même, les agressent, ils ne suivent que l’exemple de ce qu’ils voient à la télévision ! Que ces mêmes parents leur donnent une éducation chrétienne et ils verront la différence ! Quand des enfants apprennent l’obéissance et le respect, la charité et l’esprit de partage, quand ils acquièrent le goût de l’étude et de l’effort, et celui de la pureté, ils sont les premiers choqués par l’égoïsme, la violence, le laisser-aller et la concupiscence de certains héros télévisés !

Des parisiens me racontaient récemment, dans un tout autre contexte, que la situation des grèves avait permis à des personnes qui, habituellement, se côtoyaient sans même se saluer, de s’ouvrir les unes aux autres, de se parler, de voyager ensemble, et que la pratique de l’auto-stop avait créé entre de parfaits inconnus un esprit de solidarité exceptionnel. Alors, j’en ai conclu que certaines situations d’exception peuvent parfois conduire les hommes à une plus grande charité.

Aujourd’hui, mes frères, dans cette église, vous êtes, vous aussi, pour la plupart, dans une situation d’exception puisque beaucoup qui ne la fréquentent pas d’habitude y sont présents. À ceux-là, je voudrais dire de tout mon cœur de prêtre, de la part du Seigneur : profitez de ce Noël pour ouvrir les yeux sur vous-mêmes et sur la place que vous accordez à Dieu dans votre vie de tous les jours. Profitez de ce Noël pour vous réconcilier avec vos familles et avec vos frères, pour visiter vos malades, pour assister vos pauvres. Profitez aussi de ce Noël pour vous réconcilier avec le Bon Dieu et pour vous rapprocher de lui. Car, mes frères, Dieu vous aime, et il n’attend de vous qu’un signe pour entrer dans votre vie.

Vous qui avez encore un prêtre à votre disposition pour vous écouter, pour vous confesser, pour célébrer la messe, pour vous aider, alors que tant de paroisses n’en ont plus, n’ayez pas peur de sonner au presbytère ! Peut-être alors découvrirez-vous un sens nouveau à votre existence. Car le sens de la vie humaine c’est l’Éternité, et l’Éternité, il n’y a que l’Enfant de la Crèche qui puisse vous la donner : Jésus, le Christ, venu en ce jour béni pour racheter le monde et offrir aux hommes son Corps et son Sang en nourriture.

Cependant, nous dit encore Paul dans sa Première Épître aux Corinthiens : « Quiconque mange le pain et boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du Corps et du Sang du Seigneur » (1 Co 11, 27). Si donc vous savez que vous n’êtes pas dans les dispositions requises pour recevoir aujourd’hui la sainte Communion, ou si vous ne vous êtes pas confessés depuis longtemps, je vous encourage à accomplir d’abord auprès d’un prêtre ce geste d’humilité avant de communier.

Ayons aussi ce soir, mes frères, une pensée d’amour pour la Très Sainte Vierge Marie, pour saint Joseph et pour toute la Cour céleste, qui exulte de joie. Une pensée d’amour pour nos anges gardiens, pour les saints que nous aimons et pour tous ceux qui nous ont quittés. Demandons-leur à tous, avec sincérité, de nous aider à comprendre davantage l’amour dont Dieu nous aime et de nous rendre plus attentif à son appel, plus disponibles à son service. Demandons-leur enfin que les bonnes résolutions que nous prendrons ce soir ne soient pas éphémères comme des étoiles filantes mais qu’elles n’aient point de cesse, comme l’Étoile de Bethléem, de nous conduire à Dieu. Joyeux Noël à tous, mes frères !

Amen.