Message du 20 octobre 1988

Bien chers frères,

L’amitié est au monde le plus beau des sentiments lorsqu’il est vécu sous le regard de Dieu et dans la communion de l’Esprit Saint. Il est des amis qui vivent dans une telle osmose qu’ils semblent n’être qu’une même âme dans deux corps différents. Leur amour réciproque, leur bonne volonté, leur soif intarissable de rendre toujours l’autre heureux, leur peine immense de le voir malheureux, tout cela contribue à cette perfection de l’union de leurs âmes que Dieu a rapprochées pour être mieux servi et mieux aimé dans le Christ, Son Fils.

Voyez Jésus et Jean : n’ont-ils point vécu une amitié de perfection ? Jésus a vu dans la pureté de Jean la terre idéale où semer le bon grain, et Jean a perçu dans la Sagesse de Jésus la Lumière inaltérable de l’Agneau de Dieu, Celui qui devait enlever le péché du monde. Apprenez à copier cette amitié, chers frères aimés.

Dans le monde, il est malheureusement peu d’amitiés de la sorte. La simple camaraderie ne se livre pas totalement : elle n’est que partage superficiel, échange sans profondeur. Rares sont les liens qui résistent à l’épreuve du temps, de la séparation et, dans la vie partagée, du caractère. Lorsque, en effet, vous désirez lier amitié avec certaines personnes, vous vous évertuez toujours à exposer les meilleurs atouts de votre séduction : votre serviabilité, votre gentillesse, votre douceur deviennent sans pareilles. Les écarts de caractère sont maîtrisés, la mauvaise volonté est matée, la personnalité va jusqu’à s’adapter à celle des nouveaux amis. Vous pensez alors qu’il n’est rien de plus doux que l’amitié. Vos sentiments ainsi en éveil vous incitent à la rêverie et à l’idéalisme, mais vous devez vous méfier de leurs divagations, car, il faut le dire, vous risquez de n’avoir plus le sens de la réalité.

La découverte de ce que vous appelez « certains défauts » chez vos nouveaux amis – que votre jugement soit fondé ou qu’il ne repose que sur des impressions subjectives – risque de susciter en vous deux réactions totalement différentes : soit votre affection est vraiment spirituelle et vous ne vous attarderez point sur ces imperfections, préférant ô combien voir chez eux surtout les qualités ; soit votre affection est empreinte d’égoïsme et vous tendrez alors à vouloir enfermer vos amis dans le moule de vos propres désirs. C’est pourquoi toute amitié se doit regarder avec les yeux du cœur, ceux de la douceur, de la bonté, de la compassion, de la patience, et non avec ceux de l’égoïsme ou de l’instinct de possession. Car de tels poisons peuvent détruire promptement jusqu’aux amitiés les plus belles !

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la liberté reste, en effet, le ciment le plus efficace et le plus solide de la véritable amitié. L’une des plus grandes preuves de l’Amour de Dieu pour l’homme n’a-t-elle pas été de lui donner sa liberté ? Deux amis, même s’ils mettent en commun une partie de leur vie, doivent donc rester libres : libres de posséder des activités différentes, chacun de son côté, selon leurs goûts et leurs impératifs ; libres de rencontrer d’autres personnes, chacun de son côté, selon leurs affinités et leurs obligations. À la différence du mariage, où chacun a le devoir d’assister l’autre dans la plupart de ses activités et en particulier dans l’éducation des enfants, la bonne marche du foyer et l’entretien des biens communs, l’amitié ne peut survivre que sous le signe de la liberté individuelle. Cela n’exclut ni le respect mutuel, ni une totale confiance, ni de profonds sentiments. Lorsqu’elle devient trop possessive, trop exigeante, l’amitié n’est plus digne de ce nom et elle s’expose à bien des déboires : des heurts et contestations apparaissent – que les esprits malins ne tardent pas à diriger de main de maître -, le climat de confiance se dégrade, la tension monte, les sentiments ne sont plus les mêmes, et les amis finissent par se séparer.

Frères, lorsque vous recevez vos amis, ne profitez pas de ces moments privilégiés pour mettre de l’engrais sur vos plantes, car l’engrais sent mauvais, et si chaque fois qu’ils viennent chez vous, ils se voient contraints de supporter une telle puanteur, vous les verrez espacer leurs visites. La plus belle des amitiés n’y résisterait pas ! Comprenez : n’imposez pas à vos amis les désagréments d’un caractère difficile. Au contraire, profitez de vos moments de solitude pour mater votre tempérament et pouvoir offrir toujours le meilleur de vous-mêmes lorsque vous êtes réunis !

Visez en tout l’équilibre et l’harmonie. Si vos amis sont heureux et équilibrés, prenez modèle sur eux. S’ils mènent une vie saine, copiez-les et efforcez-vous de ne point toujours les juger et les accabler de reproches parce qu’ils refusent d’entrer dans le moule où vous souhaiteriez les voir confinés !

Restez simples, tolérants, accueillants et ne vous laissez pas envahir par les démons de la contradiction qui font de la discorde et de la destruction leur but de prédilection. Savourez les moments que vos amis vous accordent et ne vous révoltez pas de les voir libres ! Qu’avez-vous donc de si grave à leur reprocher ? Accomplissent-ils des méfaits ? s’éloignent-ils de la morale chrétienne ? se séparent-ils de Dieu ? négligent-ils leur devoir d’état, la Sainte Messe, la pratique des Sacrements et des Commandements ? Alors, nous vous en supplions, amis, méditez dans votre cœur ces paroles et sachez les mettre à profit.

Que la Paix du Seigneur soit avec vous, chers frères aimés, et que Son Amour vous guide.

+ Vos frères dans la Charité