Message du 26 juillet 1993

Bien chers frères,

Vous vous interrogez au sujet du don des langues et de prophétie dont parle Paul au chapitre 14 de sa Première Épître aux Corinthiens. Voici quelques éléments de discernement qui vous aideront à faire la part des choses.

Au jour de la Pentecôte, les Apôtres, sous l’action de l’Esprit Saint, se sont mis à parler dans des langues étrangères, langues qui leur ont permis d’être compris de tous et de faire de multiples conversions. L’action de l’Esprit a été, en cette circonstance, totalement constructive.

Autre, cependant, est la prière en langues que les premiers chrétiens avaient coutume de pratiquer, mais que le bon sens et la discrétion les ont vite conduits à abandonner. À la manière de certaines mystiques, d’aucuns s’abandonnaient corps et âme à l’action de l’Esprit, qui leur faisait alors goûter la douceur et la joie de la présence de Dieu, tandis que de leur bouche sortaient d’inintelligibles louanges à l’endroit du Tout-Puissant. Mais l’apôtre Paul, qui avait beaucoup de discernement, se rendit bien vite compte que si de telles pratiques comblaient certains chrétiens, elles n’en restaient pas moins profondément individuelles, et n’édifiaient en rien l’ensemble de la communauté. Faute d’interprète, disait-il, « qu’ils se taisent dans l’assemblée, et qu’ils se contentent de parler avec eux-mêmes et à Dieu » (1 Co 14, 29). Et lui, qui pouvait parler en langues plus que tous les autres, préférait même renoncer à cette pratique dans les assemblées et parler intelligiblement de manière à pouvoir instruire. En outre, conscient de l’aspect spectaculaire et déroutant de telles prestations, il finit par les déconseiller dans les assemblées, afin que les hommes simples et les incroyants n’en soient point troublés ni même effrayés, et qu’ils ne prennent pas les chrétiens pour des fous.

Frères, autant un discours simple et sensé, prononcé avec intelligence et avec foi peut être édifiant pour tous – aussi bien pour formuler une prière, à laquelle chacun peut alors se joindre, que pour dispenser un enseignement, que chacun alors peut comprendre -, autant un discours en langues, accompagné de gestes bizarres peut être inutile et même dangereux dès lors qu’il exalte le goût de l’extraordinaire, peut stimuler l’orgueil chez ceux qui s’y adonnent, et dévier vers l’exaltation incontrôlée, voire le délire mystique. « Les esprits qui animent les prophètes doivent leur être soumis » dit Paul « car Dieu n’est pas un Dieu de désordre mais de paix » (1 Co 14, 32-33).

En ces temps actuels où le Démon, à présent maître de la corruption, singe les pouvoirs de l’Esprit pour séduire jusqu’aux élus eux-mêmes, il est plus sage pour les chrétiens de ne point s’adonner à de telles pratiques, même individuellement, car elles risquent, selon les cas, de les déséquilibrer, et, au pire, de les conduire à la possession diabolique.

Pourtant, nul ne doit éteindre l’Esprit, qui, comme la source, jaillit où il veut. Si l’homme souhaite pouvoir se désaltérer à la source, qu’il ait d’abord la prudence d’analyser son eau. Car rien ne ressemble plus à une eau potable qu’une eau non potable. Si elle est bonne, alors, il la canalise. Contrairement aux dires de certains, l’Église, au cours des siècles, n’a pas éteint l’Esprit, mais canalisé ses manifestations. Par sa prudence et son discernement, elle n’a accepté comme authentiques que les signes constructifs et édifiants, que ce soit dans le domaine des charismes personnels ou celui des apparitions.

À cet égard, plus un être humain est équilibré, plus les dons spirituels qu’il reçoit ont de chance d’être authentiques. Plus il manque d’équilibre, plus, au contraire, ces manifestations risquent d’être – même inconsciemment – le produit de sa propre imagination, ou même du Démon. Les personnes dites « hystériques », par exemple, sont capables de présenter, en toute bonne foi, les symptômes des extases les plus saintes, comme ceux des possessions les plus affreuses. Leur cerveau est alors commandé non plus par la volonté consciente, capable de gérer, de maîtriser ou de censurer, mais par la force de leurs désirs et de pulsions, généralement inconscients, qui, par une faiblesse de leur psychisme – de nature passagère ou pathologique -, remontent anarchiquement à la surface et investissent alors totalement leur personne.

Ainsi, la « force » qui s’exprime à travers l’être humain qui se fait le théâtre de manifestations peu communes peut provenir soit du seul psychisme défaillant de l’individu lui-même, soit du monde démoniaque qui profite de cette défaillance pour s’infiltrer à l’intérieur de cet individu et en faire sournoisement sa marionnette, soit enfin de l’Esprit Saint. Mais dans la mesure où le Démon s’acharne aujourd’hui à singer les manifestations de l’Esprit, soyez certains que cette dernière catégorie reste du domaine de l’exception.

C’est pourquoi les chrétiens qui croient avoir reçu des dons spirituels doivent avoir la sagesse de ne point les laisser s’exprimer de manière anarchique en l’absence de prêtres ou de personnes compétentes de l’Église, tout particulièrement au sein de communautés qui affectionnent ce genre de manifestations. Il est vrai que Paul recommandait « que les autres en soient juges » (1 Co 14, 30), mais, lorsque ces « autres » sont d’autres membres de l’assemblée peu expérimentés et eux-mêmes à l’affût de signes extraordinaires, alors, rien ne va plus.

Au sein de l’Église, il convient que de tels dons soient toujours gérés dans la discrétion et l’humilité, et examinés par des personnes lucides et équilibrées, mandatées par l’Église, prêtres de préférence, qui aient été formées à discerner, et possèdent une solide connaissance des maladies psychiques et de l’action démoniaque.

Dans les premières communautés chrétiennes, les « anciens » avaient un tel don de discernement qu’ils détectaient immédiatement la présence des démons, et qu’ils les chassaient sans attendre. Rappelez-vous le texte des Actes des Apôtres où une jeune esclave avait un esprit divinateur qui rapportait beaucoup d’argent à ses maîtres (cf. Ac 16, 16-18). Bien qu’elle clamât au passage de Paul et Silas : « Ces hommes sont les serviteurs du Dieu Très-Haut ; ils vous annoncent la voie du salut », Paul, qui avait décelé en elle un esprit malin, le chassa au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Aujourd’hui, combien de personnes se laissent, au contraire, fasciner par de telles pratiques sans avoir d’abord le sage réflexe de s’interroger sur l’origine de ces phénomènes ! Combien visitent des communautés au sein desquelles chacun attend avidement que lui soit communiquée, sous l’influence de l’Esprit, la « parole de science » qui va transformer sa vie ! Combien enfin de malheureux, victimes de solitude et d’incompréhension, rejoignent ces mêmes communautés au sein desquelles ils se mettent, du jour au lendemain, à parler en langues ou à prophétiser, retrouvant, par ce biais, une « identité » ! Car les voilà soudain entourés, admirés, adulés, comblés, et bien entendu fort déterminés à ne jamais abandonner ce lieu où ils ont découvert ce qu’ils croient être Dieu, mais qui peut être, tout simplement, le plaisir d’être enfin considérés par les autres…

Quelle est, dans tout cela, la part de vérité, la part de psychisme et la part de Démon ? Outre l’amour de Dieu et du prochain, les plus grands saints n’ont jamais prêché sur cette terre que l’obéissance à l’Église, l’acceptation des croix, le sens du sacrifice, le détachement de soi, et la toute petitesse pour véritablement découvrir Dieu et former son cœur à l’imitation de son Fils Jésus-Christ. Si certains chrétiens, aujourd’hui, prêchent tout le contraire, libre à vous, chers frères, d’exercer votre discernement, car il est une chose que vous ne devez pas oublier : Dieu a toujours laissé l’homme libre, libre de le suivre mais aussi libre de se perdre, libre de croire à la Vérité, mais aussi libre de s’attacher à des fables.

Que Notre Seigneur et sa sainte Mère vous aident donc à discerner.

+ Vos frères dans la Vérité