Message du 4 août 1993

(Fête du saint Curé d’Ars)

Mes frères,

Il y a des chrétiens qui croient que pour plaire au Bon Dieu, il suffit d’aller le dimanche à la messe, de ne jamais oublier sa prière et de faire généreusement l’aumône, mais ces chrétiens-là sont bien naïfs, car le Bon Dieu est beaucoup plus exigeant que cela !

C’est comme si vous disiez à un enfant que pour apprendre ses leçons, il lui suffit d’ouvrir de temps à autre son livre, de le laisser là, ouvert, puis de le refermer. La manœuvre est bonne au départ, mais il manque l’essentiel : lire et relire le texte, le comprendre, s’en imprégner, le retenir !…

Eh bien ! mes frères, il en est de même pour plaire au Bon Dieu : il ne faut pas se contenter de l’aimer à certaines heures ou certains jours, quand on est désespéré, quand on a du chagrin, quand on est malade : il faut penser à lui et y repenser, le comprendre, s’imprégner de lui, et le retenir dans son cœur et dans son âme par l’amour qu’on lui porte. Car si votre amour n’est pas constant, mes frères, si votre amour n’est pas fidèle, il est indigne d’être appelé amour, et il a bien peu de sens !

Un fiancé n’attend pas d’avoir terminé son travail ou son repas pour penser et repenser à sa bien-aimée. Il n’attend pas qu’elle soit lasse pour la retenir. Il pense à elle tout le jour, et son image le fait même rêver pendant la nuit. Alors, pour aimer le Bon Dieu, il faut être un peu comme un fiancé et penser à lui tout le temps. Il faut, chaque matin, lui offrir toute votre journée, toutes vos activités, votre travail : vous, les parents, votre rôle de père ou de mère de famille, vos loisirs ; et, vous, les enfants, votre rôle de fils ou de fille, votre travail scolaire et vos jeux. Et il faut lui demander de vous aider à accomplir tout cela avec courage et le mieux possible. Et pour y parvenir, il faut l’inviter à habiter dans votre cœur, dans votre âme et dans votre corps, afin qu’il y fasse resplendir et fructifier tous les joyaux qu’il y a lui-même déposés, et qu’il puisse y polir tous ceux que vous avez eu la négligence ou l’entêtement de laisser à l’abandon, tous ceux qui sont encore ternes ou crottés.

Et, comme le fiancé n’a de cesse de parler avec sa bien-aimée et d’entendre parler d’elle pour la mieux connaître, il vous faut, vous aussi, mes frères, apprendre à découvrir chaque jour un peu plus le Bon Dieu. À le découvrir non seulement à travers la perfection de sa création devant la beauté d’un paysage, le parfum d’une jolie fleur ou la féerie d’un coucher de soleil, mais aussi à travers de saines lectures spirituelles qui parlent de lui en vérité, à commencer par les Écritures Saintes et les vies et les écrits des saints. Cela est essentiel pour la santé de votre âme.

Mais vous devez aussi apprendre à découvrir le Bon Dieu d’une manière plus merveilleuse encore, dans le sacrement de l’Eucharistie. Vous qui suivez comme des moutons le troupeau de ceux qui se rendent à la sainte Table, avez-vous jamais pris conscience que le Bon Dieu est réellement présent en se faisant Hostie ? Oui, mes frères, le Bon Dieu est présent : il trône discrètement dans vos églises au fond des tabernacles, il est porté au regard de tous lors des expositions du Saint-Sacrement, et, merveille des merveilles, il s’offre aux hommes en nourriture spirituelle dans la sainte Communion ! Et ce n’est pas parce que vous ne le voyez pas avec vos yeux de chair qu’il en est moins présent, le Bon Dieu ! Mes frères, vous ne voyez pas l’air que vous respirez, et pourtant, si vous le respirez, c’est bien qu’il existe : si vous en étiez privés, vous en mourriez. Eh bien ! si vous étiez privés du Bon Dieu dans votre vie quotidienne, votre âme s’étiolerait et vous mourriez à la Vie éternelle. Le Bon Dieu est donc aussi précieux pour votre âme que l’air que vous respirez l’est pour votre corps.

Ah ! l’Eucharistie : voilà, mes frères, un bien grand mystère. C’est, en fait, le mystère le plus extraordinaire qu’il ait jamais été donné à l’homme d’approcher, même si l’homme n’arrive pas à le comprendre. Rendez-vous compte : le Bon Dieu en personne présent pour s’offrir à l’homme en nourriture spirituelle… Et quelle nourriture ! Notre Seigneur avait bien multiplié les pains pour les offrir aux foules affamées alors qu’il les enseignait (cf. Mt 14, 13-21 ; Mt 15, 32-39 ; Mc 6, 30-44 ; Mc 8, 1-10 ; Lc 9, 10-17 ; Jn 6, 1-14), mais depuis bientôt deux mille ans, c’est son propre Corps et son propre Sang qu’il offre à tous ceux qu’il enseigne par son Église, et qui s’approchent avec humilité de cet insigne sacrement. Et, par cet acte d’amour unique, en se donnant à l’homme, le Bon Dieu continue de lui donner la vie – non plus la vie terrestre, mais la semence d’Éternité. Alors vous voyez, mes frères, le trésor que peut refuser celui qui ne croit pas à cette Présence réelle de Notre Seigneur dans l’Eucharistie.

Sur la langue, certes, le goût de l’hostie consacrée n’est sans doute pas différent de celui du pain, mais dans votre cœur, mes frères, ah ! dans votre cœur, quel régal lorsque vous prenez conscience que c’est Notre Seigneur en personne – oui, en personne ! – qui vient tout entier vous visiter pour vous faire vivre de sa Vie ! Ah ! mes frères, mais vous ne pouvez que vous faire tout petits, tout humbles, que vous mettre à genoux et ouvrir votre cœur pour écouter ce que Notre Seigneur a à vous dire dans le secret de cette communion.

Devant la grandeur de ce sacrement, vous comprenez donc les dispositions dans lesquelles doit se trouver tout chrétien pour recevoir cette nourriture sublime : l’état de grâce ! Oui, l’état de grâce, seul état où l’âme soit pure, belle et lumineuse pour rencontrer un tel Hôte.

« Mais nous ne sommes que de pauvres pécheurs ! » ne cessez-vous de répéter, « et cette belle lumière ne reste que si peu de temps dans notre cœur ! Bien vite, ce sont les ténèbres du doute ou du découragement qui nous assaillent, ou bien nous sommes tellement pris par nos occupations quotidiennes que nous en oublions le Bon Dieu ! Parfois encore, c’est le manque de patience, la colère, la violence, le manque de charité, la convoitise, la gourmandise, la paresse, la tricherie, le mensonge, l’égoïsme, la susceptibilité, la concupiscence de la chair… »

Ah ! mes pauvres amis, mais faites donc confiance au Bon Dieu ! Croyez-vous qu’il ne connaisse pas vos faiblesses ? Il les connaît mieux que quiconque. Tout ce qu’il vous demande, c’est de vous convertir, d’ouvrir vos cœurs à son amour, de vous laisser aimer et de l’aimer en retour, de l’aimer en vérité, et de désirer de faire sa volonté à lui et non point toujours que la vôtre, qui, si souvent, vous conduit au péché. Il veut vous voir lutter, il veut vous voir combattre, il veut voir la grandeur de votre fidélité. Et s’il vous arrive de céder à quelque tentation, il est encore tellement bon qu’il veut vous venir en aide. II ne veut surtout pas que vous vous laissiez accabler par le découragement. Car, vous devez savoir, mes frères, que le découragement est tout autant l’œuvre du Diable que la tentation elle-même.

Voyez comme le Grappin est malin ! Non seulement il tente de capturer les âmes en les poussant au péché, mais ensuite, il les empêche de se retourner vers le Bon Dieu en leur tenant toujours le même discours : « Regarde ce que tu as fait ! Vois comme tu es sale et indigne ! Le Bon Dieu est bien trop pur pour s’intéresser encore à toi maintenant que tu l’as trahi ! » et l’âme, pourtant en proie au repentir, se met à douter de l’amour de Dieu et commet ainsi un péché plus grand encore que le premier. « Tu n’es qu’un hypocrite ! » poursuit le Grappin. « C’est trop facile de demander pardon quand on sait qu’on va retomber à la première occasion ! »

Ah ! mes frères, quelle lutte ! Mais vous devez savoir que, aussi bas que vous soyez tombés, si vous appelez le Bon Dieu à la rescousse, il sera toujours là pour vous relever et là pour vous aimer, car il est le Bon Pasteur (cf. Jn 10, 11-18), qui se rend toujours au secours de la brebis égarée.

Mes frères, dès lors que vous êtes animés d’un profond repentir et que vous mettez tout en œuvre pour ne plus retomber dans les mêmes erreurs, le Bon Dieu vous accorde toujours son pardon. Pourtant, il est une condition à ce pardon : c’est celle de le lui demander avec sincérité, et à travers l’un de ses prêtres. Car Notre Seigneur a voulu, dans l’Évangile, non pas que les péchés soient pardonnés directement par le Père à la seule demande des pécheurs, mais que ce soient ses Apôtres qui pardonnent en son nom les péchés (cf. Jn 20, 23), puisque c’est lui, le Rédempteur, qui a pris le Péché de l’homme. Tel est le rôle du sacrement de Confession.

Pour plaire au Bon Dieu, mes frères, il ne faut pas n’en faire qu’à sa tête. Celui qui préfère entrer dans une église pour y allumer des cierges plutôt que de faire des efforts pour se montrer aimable ou rendre service à son voisin, n’a pas compris que c’est la flamme de la charité que le Bon Dieu voudrait le voir allumer dans son cœur. Celui qui jeûne tous les vendredis alors qu’il se repaît souvent d’images malsaines à la télévision n’a pas compris que c’est de télévision que le Bon Dieu voudrait plutôt le voir jeûner. Quant à celui qui va recevoir le Bon Dieu à la messe, le dimanche, mais qui refuse de se confesser à un prêtre et de suivre l’enseignement de l’Église pour sa vie morale, il n’a pas compris que la vertu d’obéissance est l’une des plus chère qui soit aux yeux du Bon Dieu. Alors, il est comme un enfant imprudent et rebelle qui découvre dans la drogue un monde fantastique et refuse d’écouter les sages conseils de ses bons parents.

Mes frères, le chef de l’Église est la voix de Notre Seigneur sur cette terre, et c’est l’enseignement de l’Évangile dans toute sa pureté, dans toute sa vérité, sans lui ôter ni rajouter un iota, qu’il s’évertue à préserver. Personne ne doit en douter. Lorsque Notre Seigneur déclare que tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle (cf. Mt 5, 28), il ne laisse aucune part à l’interprétation oiseuse ou au compromis. Eh bien ! ce n’est donc pas parce que la société se vautre dans toutes sortes de péchés – qui sont présentés aujourd’hui comme faisant partie de la normalité des choses – que l’Église, gardienne de l’enseignement du Sauveur, doit modifier en quoi que ce soit ses positions. Alors, mes frères, restez de bons chrétiens, et soutenez le pape par votre prière et votre fidélité. Ainsi, vous agirez en vrais enfants de Dieu, aimants et soumis.

Mes frères, si le Bon Dieu vous envoie parfois quelques douceurs pour fortifier votre foi, il vous laisse aussi, à d’autres moments, vous débattre dans l’opposition. Car ce sont les choses difficiles – celles qui vous demandent le plus d’efforts et de sacrifices, contrarient vos désirs, nuisent à votre confort, blessent votre amour-propre, réveillent votre susceptibilité, vous humilient ou s’opposent à vos idées – qui vous sont sources de grâces parce qu’elles vous conduisent à mater votre orgueil et votre caractère.

Les douceurs sont, certes, de précieux réconforts, mais, parallèlement, les croix seront toujours de précieux moyens pour accéder à ces vertus chrétiennes que l’on trouve aujourd’hui désuètes, mais qui n’en restent pas moins les pavés des chemins du Ciel : l’humilité et la simplicité, antidotes de l’amour-propre et de l’orgueil ; la douceur et la patience, antidotes de la colère et de la violence ; la pureté, antidote  de la corruption et de la convoitise charnelle ; la charité, antidote de l’égoïsme et de tous les autres défauts.

Quel conseil vous donnerai-je, mes frères, pour vous permettre d’acquérir ces saintes vertus et de les conserver jusqu’à l’heure de votre mort ?

Quand le petit Jésus a appris à marcher, c’est sa Maman qui l’a aidé, et ensuite, il n’est plus jamais tombé que sur le chemin de la Croix, sous le poids des péchés des hommes. Eh bien ! si vous voulez apprendre à vivre en bons chrétiens, priez donc la Sainte Vierge, qui est aussi votre Maman, de guider vos pas comme elle a guidé ceux de son Fils Jésus. Alors, cette bonne Mère vous tendra sa douce main de miel, et elle ne vous lâchera plus que vous n’ayez atteint, en sa compagnie, le trône de son divin Fils. Telle est la voie la plus droite et la plus sûre.

Enfin, n’oubliez pas non plus, mes frères, que la Sainte Vierge est la Reine des Anges, dont certains sont vos fidèles gardiens et de précieux auxiliaires contre les tentations.

Priez aussi pour les âmes de vos défunts, qui, elles, ne vous oublient pas, afin que vous puissiez les rejoindre un jour au Ciel.

C’est tout ce que je vous souhaite !

            + Jean-Marie Vianney, prêtre