Message du 14 mai 1986

Bien chers frères,

Trop d’hommes ne comprennent pas le véritable sens de l’amour terrestre et, le dénaturant, ils se privent d’un bien grand bonheur. En effet, soit ils l’associent à des plaisirs vécus trop égoïstement, soit ils le dépouillent de sa valeur de sacrifice et de renoncement. Dans un cas comme dans l’autre, ils ne parviennent à le vivre dans sa totale dimension.

Pour comprendre l’amour terrestre, il ne faut pas seulement associer ce mot à la notion de bonheur ou de douceur, mais il faut y découvrir également la notion de souffrance et d’offrande, tout cela étant vécu sous le regard de Dieu et avec la bénédiction du Tout-Puissant.

Il ne s’agit pas de désirer « posséder » l’autre et lui imposer sa volonté : c’est dans le don de soi et la confiance que doit s’épanouir l’amour, avec le désir incessant de plaire à l’autre en toute chose – puisque ce qui doit plaire à l’autre doit aussi plaire à Dieu. Chacun devient ainsi le témoin de l’accomplissement de la Volonté de Dieu en l’autre… Si le premier s’écarte du droit chemin, le second l’aide à progresser dans la bonne direction. L’amour ne doit pas être possessif et se tourner exclusivement vers l’autre : au contraire, il doit être une force supplémentaire de rayonnement pour aller vers les autres et témoigner de la foi. Si tel homme témoigne de l’amitié à une autre personne, sa femme ne doit pas en éprouver un sentiment quelconque de jalousie car la confiance entre les époux qui vivent sous le regard de Dieu doit être totale. Mais si tel autre se détourne de sa femme pour en regarder une autre avec concupiscence, la situation est différente, car l’homme ne vit plus sous le regard de Dieu. L’épouse, alors, doit se garder des sentiments de révolte, et, dans sa peine, elle doit offrir prières et sacrifices au Seigneur pour ramener son mari à la vie de famille et à Dieu. C’est par sa droiture qu’elle obtiendra les Grâces nécessaires, et par sa douceur et sa confiance dans l’Amour de Dieu qu’elle saura aborder son mari dans le calme…

Cependant, nous désirons vous entretenir d’un autre type de souffrance, qui ne s’éprouve pas dans la difficulté mais dans le bonheur, pas dans la désunion mais dans l’amour réciproque et réel. Cet amour-là est le stade ultime où l’amour humain ressemble le plus à l’Amour Divin, le stade où l’homme accepte par amour toute forme de souffrance sans révolte ni amertume, et qui se résume en un fiat de chaque instant : « Mon Dieu, que Votre Volonté soit faite ! ». Cela ne consiste pas à goûter sans cesse du bonheur et à louer le Seigneur pour cette raison : « Merci, Seigneur, qui m’avez donné la santé ! Merci, Seigneur, qui me donnez la force de résister aux tentations ! Merci, Seigneur, parce que tout va bien dans ma famille ! ». Certes, il est fort louable que vous remerciiez le Seigneur pour toutes ces choses, mais lorsque vous devez choisir entre la facilité et la difficulté, quelle solution adoptez-vous ? Lorsqu’il vous est possible d’offrir un sacrifice ou un renoncement, y consentez-vous toujours ? Lorsque vous pouvez vous taire pour laisser s’exprimer les autres, lorsque vous avez l’occasion de vous effacer, de dire du bien d’une autre personne alors qu’on vous adule ou qu’on vous flatte afin de détourner de vous l’attention des autres, pensez-vous toujours à le faire ? Vous prenez tellement goût à être appréciés par votre entourage ! Ah ! Il est subtil, le Démon, et si vous pensez qu’il a pu abandonner la partie, attachez-vous encore plus soigneusement à déterminer par quel filon il peut encore pénétrer dans votre âme : la voie du « moi » et de l’amour-propre est celle qu’il conquiert toujours le plus aisément, ne l’oubliez pas !…

Vous vous complaisez dans le bonheur de l’amour réciproque et vous dites que cet amour est déjà du Ciel. Cela est vrai, mais il n’en reste pas moins vrai que le stade ultime de l’amour terrestre est l’amour qui n’exige pas d’être aimé. Frères, quoi de plus mortifiant que de vous voir refuser un amour vrai et pur que vous seriez prêts à donner – ou que vous donnez spontanément – et qui est rejeté, repoussé, blessé par l’indifférence ou par le mépris ?

Ah ! chers frères, combien cet amour-là est proche de Celui de notre Jésus Souffrant, qui, en dépit de Sa Perfection, n’a pas été aimé de tous ! Ne s’est-Il pas, cet Amour Parfait, livré à la méchanceté et à la haine des hommes ? Et ne souffre-t-Il pas encore tout en étant dans la Plénitude ? Oui, frères, tant que vivra le péché dans le monde, la Plaie restera vive pour sauver les pécheurs repentants !

Pourtant, frères aimés, cet amour vous est si lointain !… Mais il est la plus belle forme d’amour et la plus totale, car il n’attend rien en retour : il est l’offrande parfaite de soi-même. C’est pourquoi il est dit : « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs » (Mt 5, 44). À vous qui, pourtant, connaissez le Christ, cela semble presque impossible : votre belle-mère vous méprise, votre bru vous déteste, vos collègues de travail vous jalousent, et ce serait eux que vous devriez aimer ? Quel paradoxe ! Ah ! frères, si vous aimez de cet amour qui n’est pas aimé, la haine et la révolte laisseront certes place à la souffrance intérieure, mais malgré tout, vous garderez la paix et votre rayonnement étonnera particulièrement vos ennemis ! C’est cet amour seul qui peut vous faire à la fois comprendre et participer au Calvaire de Jésus-Christ : aimez, aimez donc inlassablement même sans être aimés ! En bons disciples du Maître, donnez, vous aussi, l’exemple de cet amour rédempteur qui souffre du manque d’amour ! Que les délices de cet amour vous donnent la force d’aimer lorsque vous n’êtes pas aimés.

Dans la nuit de votre âme, lorsque vous vous croyez abandonnés de Dieu, lorsque vous n’éprouvez plus aucun sentiment envers Celui qui vous aime, lorsque votre cœur est sec et votre esprit torturé par le doute, offrez, offrez vos souffrances ! En vivant ainsi les prémices de Sa Torturante Passion, vous Lui ressemblerez davantage. Mais sachez, toutefois, que, lorsqu’il s’agit de Dieu, vous serez toujours aimés et que, quoi qu’il vous arrive, quelque péché que vous commettiez, Il regardera toujours d’un œil bienveillant votre amour pour Lui et votre ardeur à vous repentir. Sachez, vous aussi, pardonner de la sorte à ceux qui vous ont offensés. Soyez assurés de notre amour pour vous. Priez pour que l’Église du Ciel et l’Église de la terre soient de jour en jour unies plus intimement.

+ Vos frères dans l’Amour