Message du 26 avril 2020

Bien chers frères,

En ce temps de confinement, nombre d’entre vous se sentent, un peu comme les disciples d’Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35), séparés de notre Seigneur Jésus-Christ par la force des choses et éprouvent une certaine souffrance face à cette situation.

Ceux, en effet, qui avaient l’habitude de le rencontrer corporellement dans le sacrement de l’Eucharistie chaque dimanche, ou aussi en semaine, éprouvent parfois en eux-mêmes un sentiment d’injustice et de frustration. Il arrive qu’ils se montrent également courroucés contre les autorités et vis-à-vis de leur évêque ou de leurs prêtres, qui, jusqu’ici, ont obéi aux règles édictées par l’État – et, çà et là, les ont même durcies pour des raisons qui leur appartiennent.

Dans un autre contexte, puisque – rappelons-le – l’Eucharistie n’est ni un dû ni un rite social mais une grâce accordée par Jésus lui-même à chacun de ses enfants, cette déception est comparable à celle qu’ont ressentie les deux disciples qui faisaient route vers le village appelé Emmaüs après la mort de Notre-Seigneur.

Comme dans les jours qui ont succédé à la Crucifixion, où régnait encore à Jérusalem une certaine agitation et où les disciples étaient abattus, terrorisés, et traversaient de grandes tribulations, vous vivez, chers frères, aujourd’hui, à cause de ce nouveau virus répandu dans votre pays et à travers le monde, une période de trouble, voire, pour certains, de panique, tant sur le plan politique, économique et social que sur le plan psychologique et religieux.

La sagesse voudrait pourtant que vous ne vous laissiez pas « secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour vous entraîner dans l’erreur » (Ep 4, 14), mais que vous fassiez preuve de discernement là où vous entendez tout et son contraire, et où les valeurs les plus élémentaires de l’équilibre social et de l’éthique médicale se voient violées ou bafouées pour servir, à dessein, un projet machiavélique ! Aujourd’hui, grâce à des recherches intelligentes sur Internet et aux affirmations de personnes compétentes et désintéressées, vous avez à portée de main tous les moyens de comprendre les tenants et aboutissants de cette situation ubuesque – sans pour autant sombrer dans un certain « complotisme ».

La France, qui a connu par le passé des attaques virales beaucoup plus dangereuses, ne possédait pas, alors, les remèdes dont vous disposez aujourd’hui. Pour l’heure, priez donc, amis, afin que triomphent rapidement chez vos décisionnaires le bon sens et la charité, et que les solutions efficaces et peu onéreuses qui existent déjà se voient utilisées massivement et à bon escient. En outre, usez toujours de discernement à l’image de vos pères dans la foi, et restez sur vos gardes afin que nul ne vous abuse – fût-ce de hauts fonctionnaires ou même des chefs d’État. Ainsi, vous pouvez dire :

« Délivre-moi, Seigneur, de l’homme mauvais,
contre l’homme violent défends-moi,
contre ceux qui préméditent le mal
et tout le jour entretiennent la guerre […].
Ne cède pas, Seigneur, au désir des impies,
ne permets-pas que leurs intrigues réussissent ! »  (Ps 140 (Vulg. 139), 2-3. 9)

Avant de rencontrer le Seigneur sur le chemin ce jour-là, les deux disciples d’Emmaüs avaient eu, comme beaucoup de convertis, espoir que Jésus fût le Messie qui délivrerait Israël de la domination romaine (cf. Lc 24, 21). C’est pourquoi ils étaient à la fois complètement dépités par sa mort sur la Croix et décontenancés par l’annonce de sa Résurrection : des femmes, en effet, venues avec lui de Galilée, et d’autres aussi (cf. Lc 23, 49. 55) s’étaient rendues au tombeau, l’avaient trouvé vide, et prétendaient avoir vu une apparition d’anges aux dires desquels Jésus était vivant et ressuscité (cf. Lc 24, 1-11).  À l’instar des Apôtres qui avaient recueilli ce témoignage, les deux disciples avaient considéré les paroles de ces femmes comme de pures divagations et ne les avaient pas crues. En effet, ils ne savaient pas encore que, d’après les Écritures, Jésus devait ressusciter d’entre les morts (cf. Jn 20, 9) ni qui il était réellement. Tel était leur état d’esprit lorsque Notre-Seigneur vint à leur rencontre.

Ce sont ces heures de marche qui séparaient Jérusalem d’Emmaüs que Jésus utilisa pour aider les deux disciples à avancer dans leur pérégrination tant pédestre que spirituelle. Vite subjugués par les propos du Maître – qu’ils n’avaient pas encore reconnu – et littéralement portés par la force de son enseignement, ils cheminèrent aisément, sans s’en rendre compte, le cœur tout brûlant au-dedans d’eux-mêmes pendant qu’il leur expliquait les Écritures (cf. Lc 24, 32).

Profitez, amis, de cette période de confinement, où vous vivez des moments parfois difficiles et même douloureux, pour vous accorder chaque jour un temps de réflexion sur le sentier de la foi. Priez davantage et avec plus de conviction, méditez des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, lisez le Catéchisme de l’Église catholique et des ouvrages de spiritualité – notamment des grands saints ou docteurs de l’Église. Faites oraison, assistez à la liturgie des heures ou aux offices transmis par les médias catholiques, et laissez-vous, à votre tour, approcher, en votre âme et votre cœur, par le Ressuscité !

Cependant, n’attendez pas un Messie qui vienne sauver le monde entier sans conditions et lui pardonner gratuitement toutes ses fredaines : ce serait là vous bercer de douces illusions. Attendez plutôt ce Dieu d’amour et d’humilité, qui s’est abaissé pour venir dans la Chair et souffrir le sacrifice de la Croix – et cela dans l’insigne but de racheter les fautes de chacun d’entre vous, moyennant une parfaite contrition. Attendez Celui qui, par sa Résurrection, est entré dans sa Gloire pour entraîner au Ciel à sa suite tous ceux qui ont vécu saintement ou dont le repentir a été sincère, comme le Bon Larron, crucifié aux côtés de Jésus (cf. Lc 23, 39-43).

Oui, chers frères, laissez-vous, à votre tour, approcher, en votre âme et votre cœur, par le Ressuscité ! Peut-être ne le reconnaîtrez-vous pas tout de suite, car sa voix n’est pas de celles qui veulent s’imposer ni déranger. Peut-être, comme Marie de Magdala, qui le prit d’abord pour le jardinier, ne saurez-vous pas immédiatement qu’il s’agit de Jésus (cf. Jn 20, 14). Cependant, accueillez sa douce présence et invitez-le à cheminer avec vous à l’intérieur, au tréfonds de vous-mêmes, car c’est bien là qu’il aime à se joindre à vous. C’est bien dans cet intime tabernacle qu’il aime à séjourner, à vous parler, à vous rappeler inlassablement le sens des Écritures et la vérité des Commandements ; qu’il aime à vous rappeler aussi la puissance des sacrements dispensés par son Église, et à vous instruire sur son Royaume – qui n’est pas de ce monde – et sur les seules voies qui puissent vous y conduire : celle de l’humilité, de la charité et de la perfection, mais aussi celle du martyre.

Ouvrez votre cœur à Jésus, chers frères, comme nous, vos serviteurs, lui avons ouvert le nôtre sur cette Terre et continuons de lui ouvrir le nôtre dans le Ciel, et invitez-le à vous aider à triompher du Malin ! Invitez-le à faire de votre tabernacle intérieur une antichambre du Ciel en le rendant, de jour en jour, encore plus attentif à la Parole de Dieu, encore plus obéissant aux Commandements, encore plus charitable envers les autres, et, par là même, encore plus saint.

Si vous contemplez le tombeau vide, ne croyez pas ceux qui accusent encore aujourd’hui les disciples de Jésus d’être venus de nuit pour dérober son corps (cf. Mt 28, 11-15), mais croyez que Notre-Seigneur a quitté ce tombeau pour entrer dans la lumière de sa Résurrection et être avec vous « pour toujours jusqu’à la fin du monde » (cf. Mt 28, 20). Croyez aussi que Celui qui a pu apaiser la tempête sur le lac de Tibériade (cf. Mc 4, 35-41) et multiplier les pains pour nourrir toute une foule (cf. Jn 6, 1-16) peut aussi, à tout moment, se joindre à vous dans votre pèlerinage terrestre, vous apporter sa paix et vous offrir, dans le sacrement de l’Eucharistie, son précieux Corps et son précieux Sang en nourriture d’Éternité.

À Emmaüs, à la table du repas, Jésus prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le donna aux disciples. C’est alors que leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il avait disparu de devant eux (cf. Lc 24, 30-31) pour les laisser en présence du pain eucharistique, qui est tout son Être, livré pour les pécheurs.

Lorsque vous aurez de nouveau, chers frères, l’autorisation de vous confesser et de participer à la messe après de longues semaines de privation, et lorsque vous verrez, devant vous, le prêtre élever l’hostie au moment de la consécration et l’entendrez prononcer les paroles mêmes de la sainte Cène, vous laisserez votre cœur s’émouvoir, vos yeux spirituels s’ouvrir, et, dans la foi, vous le reconnaîtrez, lui, Jésus (cf. Lc 24, 31), à travers les saintes espèces, comme il a invité les disciples d’Emmaüs à le faire en s’effaçant pour devenir le Pain de Vie (cf. Jn 6, 22-71).

Alors, par-delà vos doutes et vos craintes, par-delà vos petitesses et vos imperfections, vous laisserez votre cœur exulter de joie tout en reprenant à votre compte l’expression de Thomas lorsqu’il reconnut Jésus comme le Ressuscité : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28). Puis, à l’instar d’un enfant, vous serez à même, sous le regard attendri de Marie, sa sainte Mère et votre Mère, de vous abandonner à lui dans un cœur-à-cœur sincère et salvifique, qui ne pourra que vous donner un avant-goût du Ciel…

Que Notre-Seigneur et la Très Sainte Vierge Marie vous bénissent et vous gardent,

+ Vos frères dans la Foi

Nihil obstat : Abbé Marc-Antoine Fontelle
Imprimatur : + Mgr Gilbert Aubry